La filière forêt-bois traverse depuis plusieurs années, de profondes mutations. Entre la mécanisation des activités d’exploitation, l’ouverture du marché du foncier forestier à de grandes sociétés de gestion d’actifs, et la bascule d'une sylviculture de rendement à une sylviculture de résilience (et de gestion de crise), les professionnels doivent s’adapter aux nouvelles exigences de la société. En plus de tout ça, la pression sur la ressource s'intensifie pour répondre à la demande en bois d'œuvre, en bois d’industrie et en bois énergie. Face à ces attentes sociétales, environnementales et économiques fortes, les métiers de la forêt doivent se réinventer pour sortir de certains paradigmes dépassés.
Pour les professionnels formés à la Sylviculture Mélangée à Couvert Continu (SMCC), l'exercice du métier de gestionnaire ou d'expert peut pourtant générer une profonde frustration. Par nature, le gestionnaire dépend de la volonté de ses clients. Or, une succession familiale, un besoin soudain de liquidités ou un simple changement d'avis suffisent souvent à voir un massif — patiemment géré en sylviculture douce — vendu ou confié à des acteurs qui chercheront à maximiser le rendement.
C'est précisément ici que le modèle du Groupement Forestier Écologique (GFE) change la donne. En créant une structure citoyenne, le professionnel ne dépend plus de l'arbitrage individuel d'un propriétaire client. Il appuie son activité sur une structure dont la sylviculture douce est inscrite dans les statuts. Les gens qui y placent leur épargne ne cherchent pas un profit immédiat ; ils investissent pour maintenir la valeur en capital du massif et financer la régénération des écosystèmes. Pour un gestionnaire forestier de métier, c'est l'assurance de « bloquer » sa pratique d’une sylviculture vertueuse sur le temps long, avec la garantie que son travail traversera les générations.

Certains gestionnaires forestiers y voient une nouvelle manière d’exercer leur métier de gestionnaire forestier. Si tous les professionnels n'ont pas vocation à devenir Gérants de collectifs, cette voie offre à celles et ceux qui l’empruntent un espace d’autonomie pour exercer leur métier en adéquation avec leurs convictions techniques. Une transformation discrète mais bien réelle, que nous proposons d’explorer à travers les parcours de celles et ceux qui l’expérimentent déjà sur le terrain.
Concilier passion et convictions : une quête de sens au sein de la filière-bois
Sur les hauteurs de Grenoble, à Villard-de-Lans dans le Vercors, Benoît Coulée connaît la forêt comme sa poche. Chaque parcelle, chaque chemin, chaque propriétaire. Il faut dire qu’après plus de 25 ans sur le territoire à exercer divers métiers autour du bois, il a pu se forger une expertise complète et surtout très opérationnelle de la filière, qui en ont fait un élément central de la gestion forestière locale.

D’Angers d’où il est originaire, au Mans et Annecy où il a étudié la gestion forestière et le commerce du bois, en passant par la Creuse où il a commencé sa carrière, jusqu’à son installation dans les moyennes montagnes du Vercors pour découvrir l’univers d’une scierie et d’une coopérative. Son riche parcours lui a permis de perfectionner sa connaissance et l’a amené à une conviction : pour inscrire durablement des pratiques forestières respectueuses du vivant, encore faut-il pouvoir agir sur le temps long. Cela suppose souvent de maîtriser le foncier et de s’émanciper des logiques de rentabilité immédiate. Une ambition difficile à porter seul, mais à laquelle les Groupements Forestiers Écologiques (GFE) tentent justement d’apporter une réponse collective.
En 2020, alors que le Covid paralyse toute la France, Benoît prend le temps de mûrir cette idée. L’envie d’un métier à double casquette émerge rapidement : d’un côté, devenir gestionnaire forestier indépendant pour conseiller et accompagner les propriétaires dans la gestion, si possible durable, de leurs parcelles ; de l’autre, créer et gérer un Groupement Forestier Écologique pour inscrire cette sylviculture douce de manière pérenne sur certaines parcelles. Une voie qu’il choisit de concrétiser cette même année en se mettant à son compte et en lançant le GFE Green Forest.
« L’idée était de mutualiser les moyens et de proposer aux gens qui ne sont pas du milieu forestier de devenir propriétaire forestier et d’investir localement avec facilité », annonce Benoît dans un article de L’essentiel Environnement.
Pour l’aider dans son projet, Benoît a pu compter sur Pierre Demougeot et Susanne Braun, les co-gérants du Groupement Forestier Écologique Avenir Forêt créé en 2013 - des pionniers dans la construction de leur outil de travail à partir de l’épargne citoyenne.
L’idée de Benoît n’est pas isolée dans le monde des professionnels forestiers, souvent frustrés par les logiques de rentabilité immédiate de certains clients et qui souhaitent s'affranchir de l'exploitation intensive. Pierre et Susanne d’Avenir Forêt ont poussé leurs convictions à leur paroxysme, en mangeant de la vache maigre pendant de nombreuses années au démarrage de leur aventure, jusqu’à pouvoir vivre dignement de la gestion des 1,000 hectares de forêts désormais détenus par Avenir Forêt grâce à leurs 300 associé(e)s.
Devenir le pont entre les citoyens et la forêt
Aujourd’hui, Green Forest est propriétaire de 300 hectares de forêts grâce à ses 170 associés. Benoît peut désormais en vivre partiellement grâce à la vente de bois issus des forêts de ce Groupement Forestier singulier, soit environ un quart de son revenu. Green Forest s’entoure d’entrepreneurs de travaux forestiers (ETF) qui comprennent la sylviculture douce et récoltent le bois de manière ciblée, sans perturber la régénération naturelle de la biodiversité. L’objectif est de le vendre ensuite à des scieries locales, dans une optique de circuit-court, pour acheter ensuite d’autres parcelles.
« On construit sur le long terme et on ne distribue pas de dividendes aux associés, nous préférons revaloriser les parts tous les 5 ans à travers une expertise externe », commente Benoît. « Et on aimerait bien atteindre les 1000 hectares dans les 5 prochaines années. Ensuite, on verra bien, on ne se met pas de limites ». Être bien intégré dans la filière permet à Green Forest d’afficher une croissance record au sein du mouvement.

Les Groupements Forestiers Écologiques, comme Green Forest, Avenir Forêt et bien d’autres, permettent à des amoureux de la nature, des propriétaires et des gestionnaires forestiers de mettre en commun leur épargne et leur énergie pour acquérir collectivement des forêts. Ils y appliquent ensuite une sylviculture douce pour apporter une réponse aux défis écologiques, sociaux et économiques du secteur forestier.
Face à l'intérêt croissant des Françaises et des Français pour la préservation du patrimoine naturel et du Vivant en général, le besoin en expertise forestière n'a jamais été aussi fort. Les citoyens engagés disposent de l'épargne et de l'énergie, mais manquent de compétences techniques pour agir durablement.
« La motivation concernant la rentabilité financière de mes parts, honnêtement je n’en ai aucune !, indique Denis Hubert-Brierre, associé dans 4 Collectifs Forestiers Écologiques. Je suis attentif au maintien de la valeur en capital de nos forêts car c’est là que se joue le contrat de confiance entre les gérants et les associés. Mais je suis surtout sensible à la recherche d’une valeur ajoutée qu’elle soit humaine, sylvicole ou écologique ».

Ce nouveau métier de gérant de GFE place les gestionnaires forestiers au cœur de cette rencontre : devenir l'acteur indispensable qui transforme une volonté citoyenne en une gestion forestière exemplaire et scientifiquement rigoureuse.
Un nouveau métier de la forêt à la croisée de l’engagement et de l’entrepreneuriat
Les exemples de Benoît, Susanne et Pierre illustrent cette nouvelle voie qui semble s’ouvrir pour les acteurs de la filière forestière. Un métier alliant passion, convictions et, il faut bien le dire, une forte part de vocation. Une véritable aventure entrepreneuriale.
« La particularité est que Susanne et moi sommes payés à plein temps à l’année grâce à Avenir Forêt », précise Pierre Demougeot. « Au quotidien, on fait de la gestion forestière, du bûcheronnage, de l’administratif, de la communication et nous animons le collectif ».

Un métier aux mille facettes qui exige aussi la ténacité propre à tout projet entrepreneurial : de la création de la structure à l’arrivée des premiers associés et associées, puis à l’acquisition des forêts et à leur gestion en sylviculture à couvert continu. Compétences sylvicoles, juridiques, comptables, administratives… la liste peut donner le vertige au premier coup d’œil. Mais au-delà des compétences techniques, ce sont surtout des qualités humaines qui semblent essentielles : sens de l’observation, écoute, capacité d’analyse. Deux maîtres-mots paraissent déterminants dès le départ : l’engagement et la motivation. Le reste peut s’apprendre ou se déléguer - parfois à des associé(e)s motivé(e)s.
Mais tout ne repose pas forcément sur les épaules d’une seule personne. Il existe autant de groupements que de modèles d’organisation différents, en fonction des compétences et de l’étendue des responsabilités souhaitées par la Gérance. Il est tout à fait envisageable de s’entourer d’une équipe de co-gérant(e)s pour se répartir les diverses tâches et/ou de déléguer une partie des travaux forestiers à des professionnels locaux de confiance. C’est là tout l’intérêt d’un projet entrepreneurial, on façonne le métier que l’on souhaite exercer et l’on s’entoure des bonnes personnes pour le faire grandir.
Une dynamique appelée à grandir
Ce que montrent ces parcours, ce n’est pas seulement la réussite de quelques initiatives isolées. C’est l’émergence progressive d’un nouveau rôle dans la filière forêt-bois : celui de gestionnaire capable de faire le lien entre citoyens, territoires et écosystèmes.
À la croisée de la technique, de l’engagement et de l’entrepreneuriat, le métier de gérant ou de co-gérant de Collectif Forestier Écologique ouvre des perspectives inédites pour celles et ceux qui souhaitent redonner du sens à leur pratique. Reste désormais à structurer, reconnaître, former et accompagner ces trajectoires pour permettre à cette dynamique de changer d’échelle et, peut-être, de redessiner durablement les métiers de la forêt.
Pour aller plus loin :
Forêts Partagées organise un webinaire public le 9 juin prochain de 12h00 à 13h30 intitulé :
“Gérant de Groupement Forestier Écologique,
un nouveau débouché pour les gestionnaires forestiers ?”
L’objectif de cet évènement est simple : montrer aux professionnels forestiers, en activité comme en formation, que ce métier engagé peut constituer une activité viable en présentant l’histoire de ceux qui réussissent à vivre partiellement ou totalement de leur métier de gérant de GFE.
Au programme : 1h30 d’échanges en ligne, avec des retours d’expérience concrets de terrain de Benoît et Susanne qui partageront :
- Leur parcours de gestionnaires forestiers et leur évolution vers ce nouveau rôle
- Les raisons qui les ont poussés à se lancer et la création de leur groupement
- Le modèle économique et la question de la viabilité
- Les réalités du terrain et les principaux apprentissages
Une occasion unique de mieux comprendre ce métier en émergence, poser vos questions et vous projeter.

Vous avez aimé découvrir les parcours de Benoît, Susanne, Pierre et Denis et voulez en savoir plus ?
Retrouvez-les dans ce reportage réalisé par Transition Action, tourné à l’occasion de l’Assemblée Générale 2026 de Forêts Partagées, dans lequel ils témoignent plus largement sur leur expérience.
Une immersion concrète dans ces nouvelles manières de penser, financer et exercer la gestion forestière.
