Quand des citoyens et des propriétaires forestiers s’allient pour une sylviculture douce en Creuse

L’aventure de Pascalyne et Jean-Jacques pour créer leur ASLGF et leur GFCE

Dans les forêts de la Creuse, à 700 mètres d'altitude, une mouvement citoyen remarquable a vu le jour en 2019. Pascalyne Lurand, ancienne enseignante spécialisée dans le médico-social, et Jean-Jacques Le Creurer, kinésithérapeute puis professeur de musique traditionnelle, nous partagent aujourd’hui leur histoire et comment ils ont réussi à réunir des amoureux de la forêt et des propriétaires forestiers pour promouvoir une gestion plus douce des forêts locales, alors même qu’ils étaient novices en la matière. Leur parcours démontre que l'engagement et la conviction peuvent suppléer au manque initial de compétences techniques.

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"Ce qui est moteur, c'est l'engagement. Cet engagement-là, il ne s'apprend pas. Tandis que les compétences techniques, on peut les apprendre", explique Pascalyne. Cette philosophie guidera l'ensemble de leur démarche, de la création de l'Association Syndicale Libre de Gestion Forestière Forêts Vivantes du Sud-Est Creusois (ASLGF) en 2019 au lancement du Groupement Forestier Citoyen Écologique Tardes et Rozeille cinq ans plus tard.

Des citoyens engagés face à la dégradation de l’environnement

Leur aventure commence lors d'une réunion organisée par le Parc Naturel Régional de Millevaches et le Centre National de la Propriété Forestière (CNPF). L'objectif initial ? Sensibiliser les propriétaires aux forêts anciennes du territoire. Mais c'est la rencontre avec d'autres propriétaires partageant les mêmes préoccupations environnementales qui a tout changé.

"Du bois, il y en a. Et puis, ça repousse". Le contexte creusois révèle des réalités opposées entre deux perceptions de l’environnement. D'un côté, des habitants, souvent agriculteurs, qui considèrent la forêt comme une ressource inépuisable ou comme un capital financier d’urgence, à activer en cas de coup dur. De l'autre, des personnes venues s'installer précisément pour la qualité de l'environnement naturel.

Ces derniers assistent à une accélération inquiétante de la dégradation forestière. Les coupes rases, longtemps limitées aux plantations de résineux des années 60 (issues du Fonds Forestier National - FFN), s'étendent désormais aux forêts de feuillus depuis une décennie. Le plan de relance de 2020 et le développement du bois énergie ont intensifié cette pression. Dans un territoire extrêmement morcelé, la logique économique impose une alternative brutale : "Si les exploitants font venir leurs machines et qu'il n’y a qu'un ou deux hectares, c'est pour tout raser ou alors ils ne viennent pas" constate Jean-Jacques.

L'exode rural ajoute une dimension supplémentaire au problème. De nombreuses parcelles appartiennent à des propriétaires qui ne résident plus sur place, parfois même ignorant qu'ils possèdent ces terrains. Démarchés par des opérateurs leur promettant 3 000 euros pour une coupe rase suivie d'une replantation subventionnée, beaucoup acceptent sans mesurer les conséquences écologiques et le paysage creusois.

Pour Pascalyne et Jean-Jacques, la réponse était claire : "Ces gens-là, c'est les premières victimes des sollicitations des marchands de bois. C'était surtout pour eux qu'on voulait faire quelque chose".

L'Association Syndicale Libre de Gestion Forestière (ASLGF) est traditionnellement un outil de regroupement de propriétaires privés pour faciliter l'exploitation forestière : organiser l’exploitation, créer des dessertes, mutualiser les moyens. Mais Pascalyne, Jean-Jacques et leurs trois autres compagnons fondateurs ont repris cet outil juridique pour l’orienter autour d’un objectif de préservation des forêts, permettant d’assurer une récolte de bois issues de pratiques durables qui n’empêche pas la régénération naturelle. Ce qui s’est révélé être un véritable défi à mettre sur pied.

On leur avait clairement indiqué que dans un plan de gestion (PSG) d'ASLGF, on pouvait mettre ce qu'on voulait. Cependant, la mise en place de cette structure a tout d’un chantier expérimental : aucun autre exemple de ce type de structure centrée sur la préservation des forêts n’existe. Il faut donc inventer, adapter les cadres juridiques, tracer une voie nouvelle. Cette liberté statutaire (d’où le “L” d’ASLGF) leur a permis d'inscrire la préservation comme objectif principal, avec des principes clairs autour de pratiques de sylviculture douce : pas de coupes rases, pas de monocultures, pas d'intrants et un engagement vers la sylviculture mélangée à couvert continu. Si le CNPF accompagne sur la forme ; sur le fond, tout reste à construire et il faut convaincre les propriétaires locaux de l’intérêt d’un tel projet.

Cette institution s'est d’ailleurs montrée réticente au départ : "Il ne faut pas que vous inscriviez cet objectif de préservation, parce que vous allez vous couper de plein de gens", se rappelle Pascalyne. Cela a même contribué à les faire douter dans leurs démarches. Fallait-il tempérer les ambitions de préservation pour élargir le recrutement ? Finalement, ils ont maintenu leurs principes et un tournant s'est ensuite opéré, quelques années après la création, avec l'arrivée de nouvelles équipes au sein du CNPF de la Creuse qui ont compris l’intérêt du projet et ont commencé à orienter des propriétaires vers leur association.

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De 5 à 38 propriétaires : une croissance par conviction

Le territoire de l'ASLGF s'étend désormais sur 33 communes de l'est creusois, dénombrant 38 propriétaires forestiers couvrant aujourd'hui 145 hectares. Les forêts y sont majoritairement composées de feuillus : chênes, châtaigniers, merisiers, hêtres, alisiers. La structure présente une croissance régulière, portée essentiellement par le bouche-à-oreille et une confiance qui s’est construite par l'exemple.

Les propriétaires rejoignent l'association parce qu'ils connaissent quelqu'un qui en fait partie et qui peut témoigner concrètement des bénéfices. Cette dynamique relationnelle s'avère bien plus efficace que les stands tenus lors de festivals ou de journées thématiques - même si ces événements ont clairement contribué à faire connaître l'initiative plus largement.

Le profil des propriétaires adhérents est varié : de 0,5 à 16 hectares, résidents ou non-résidents, militants écologistes ou simples propriétaires d’une parcelle isolée. Certains veulent mettre leurs parcelles en libre évolution totale, d'autres souhaitent pratiquer une sylviculture douce avec prélèvement raisonné. L’ASLGF constitue ainsi un avantage décisif pour les petits propriétaires qui peuvent bénéficier de dispositifs habituellement conditionnés à un seuil de taille et/ou à la contiguïté des parcelles.

L'association organise trois à quatre fois par an des activités collectives dans les bois des adhérents (visite de parcelles en groupe avec explications du propriétaire, sorties thématiques avec des spécialistes, martelages d’arbres collectifs). Ces moments conviviaux permettent de renforcer le collectif, mais aussi de partager concrètement les projets réalisés par certains propriétaires, observer les résultats des travaux et peut-être inspirer d’autres. La connaissance mutuelle renforce la cohésion et facilite la mutualisation.


Le plan de gestion concerté : un outil de mutualisation précieux mais exigeant

Le cœur du dispositif ASLGF repose sur le plan simple de gestion concerté. Chaque adhérent reste entièrement propriétaire de ses parcelles et peut les gérer comme il l'entend, à condition de respecter les principes énoncés dans les statuts et le règlement intérieur, c’est-à-dire ceux de la sylviculture mélangée à couvert continu : pas de coupes rases (sauf impossibilité technique démontrée), pas de monocultures, pas d'intrants.

Le plan de gestion concerté est conçu pour faciliter la mutualisation des travaux, en regroupant par secteur géographique et par type d'intervention les opérations prévues les mêmes années. Cette organisation permet aux propriétaires qui le souhaitent de partager les coûts et de bénéficier de tarifs plus avantageux, en plus de faciliter l’intérêt des exploitants.

Mais la mutualisation ne se décrète pas, elle s'accompagne. “Afficher simplement les travaux prévus lors de l'assemblée générale ne suffit pas” indique Jean-Jacques. Il faut activement mettre en relation les propriétaires concernés, expliquer les opportunités, faciliter les contacts. C’est la clé de la réussite collective et c’est pour cela qu’il est crucial de bien s’entourer. Les techniciens forestiers locaux jouent un rôle crucial dans cette dynamique. Ils ne se contentent pas de marquer les arbres à couper, ils expliquent aux propriétaires ce qu'ils peuvent faire et pourquoi. Un regret exprimé par Pascalyne et Jean-Jacques est de ne pas être allés plus loin que ce seul Plan Simple de Gestion concerté, qui encadre les pratiques sylvicoles, pour s’entendre sur une véritable charte des missions et rôle de l’ASLGF. “Jusqu’où peut-elle aller, au-delà des principes techniques ? L'association doit-elle organiser activement la mutualisation des travaux ou simplement afficher les opportunités et laisser les propriétaires se débrouiller ? “. De vraies divergences de point de vue existent et peuvent créer des crispations entre adhérents.

La poursuite de leur engagement par la constitution du Groupement Forestier Citoyen et Écologique Tardes et Rozeille

Dès 2019, de nombreuses personnes ont manifesté leur intérêt lors de la constitution de l’ASLGF : "Ce que vous faites là, ça nous intéresse énormément. Mais nous ne sommes pas propriétaires, alors est-ce qu'on peut quand même en faire partie ?" Malheureusement, elle reste un outil réservé aux propriétaires forestiers.

Cette frustration a planté la graine du futur Groupement Forestier Citoyen et Écologique. Mais il a fallu attendre cinq ans et la rencontre avec des voisins souhaitant acheter des forêts en collectif pour que le projet se concrétise. Huit membres fondateurs se sont alors réunis pour élaborer les fondations de cette nouvelle structure, s'appuyant massivement sur les outils et ressources produites par Forêts Partagées, ainsi que les conseils des autres groupements qui s’étaient déjà créés aux alentours. “Clairement, sans Forêts Partagées et ses outils, il est certain que nous n’aurions pas réussi à sauter le pas et lancer ce groupement”, salue Jean-Jacques.

En un an, le Groupement Forestier Citoyen Écologique est passé de 8 à 58 associés au travers d’un choix radical : des parts à 100 euros avec un ticket d'entrée d'une seule part. Une stratégie délibérée pour privilégier l'engagement et pas uniquement la mobilisation sur la capacité financière.

“Certains associés n'ont pris qu'une part, mais compensent avec une plus grande implication ou apportent des compétences précieuses, comme par exemple un de nos jeunes associés, technicien forestier-bûcheron, qui va suivre prochainement la formation à la Sylviculture douce proposée par Forêts Partagées” précise Pascalyne.

Le groupement a déjà acquis ses premières forêts : 9 hectares. L'objectif à terme est d'atteindre une quarantaine d'hectares minimum pour assurer l'équilibre financier. Mais aucune limite supérieure n’a été fixée, avec la conscience qu'au-delà d'un certain seuil, le modèle entièrement bénévole devra évoluer.

Quatre co-gérants se répartissent les responsabilités du GFCE : comptabilité et relations administratives (Jean-Jacques), référent forêt (Pascalyne), communication publique (Loïc), relations avec les associés et administration interne (Juliette).

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Perspectives d'avenir : transmission et articulation des structures

La volonté de Pascalyne et Jean-Jacques est simple pour le futur : "Que quelqu'un ait pris le relais et que tout cela perdure". Actuellement, ils ont le temps et l'énergie pour porter ces projets, mais ils savent que la pérennité exige une transmission progressive. La présence de jeunes associés prêts à se former les rassure. Le temps de la forêt est un temps très long, et la passation ne peut se faire du jour au lendemain. Il faut que les futurs responsables s'approprient progressivement le collectif, comprennent son fonctionnement, partagent sa vision.

En ce qui concerne l'articulation entre l'ASLGF et le GFCE, tout reste ouvert et ils font le choix d’avancer petit à petit. Des personnes font partie des deux structures mais il n’existe pas encore de lien institutionnel. Il est possible que les deux collectifs finissent un jour par se rejoindre avec l’adhésion du groupement à l’ASLGF. Mais cela se fera selon eux naturellement le moment venu, par exemple, pour intégrer ses parcelles dans le plan de gestion concerté, notamment celles situées sur le territoire de l'association.

Au-delà de ces structures, l'objectif reste constant : avoir un impact sur l'environnement, le département, la planète. Plus il y a de forêts gérées durablement, plus les répercussions sont importantes et c’est pour cela qu’on agit !
Le mot de la fin

Aujourd’hui, Pascalyne et Jean-Jacques mesurent le chemin parcouru avec la conviction d’avoir engagé quelque chose d’utile et de juste. Mais ils savent aussi que l’histoire ne fait que commencer. L’ASLGF poursuit sa croissance, tandis que le Groupement Forestier Citoyen Écologique prolonge, sous une autre forme, le même élan : rendre la forêt accessible à celles et ceux qui souhaitent la protéger, sans nécessairement en être propriétaires.

Au-delà des structures, une idée demeure intacte : la gestion durable peut naître de l’engagement citoyen, se construire pas à pas et s’apprendre en avançant.

« On n’y connaissait rien techniquement, mais on avait l’envie de rassembler », résument-ils. Et c’est peut-être là, finalement, que tout commence.